Entre Deux Eaux

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Expertise en management stratégique de projets complexes dans le domaine de l’eau

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Newsletter n°3

 Le Tigre & l’Euphrate, berceau des civilisations

Vous vous rappelez du projet du GAP dont nous vous avions parlé dans un de nos précédents articles ? Mais si, ce grand projet de développement de l’Anatolie orientale entrepris par la Turquie dans les années 80, constitué de 22 barrages et 19 usines hydroélectriques. Eh bien nous avons sillonné la région afin de vous présenter les réalisations de ce projet à travers 11 photos. Au-delà de l’Anatolie ou de la Turquie ou même du Moyen-Orient, ces photos montrent à quel point de nombreux aspects sont liés à l’eau : social, culturel, économique, patrimonial, agricole….

En agissant sur l’eau, on peut modifier le climat, augmenter les revenus, réduire les disparités sociales, mais aussi, si l’on n’y prend pas garde, développer des maladies, rendre les sols inutilisables, enfouir des sites historiques.

 

 

Le barrage de Bireçik

Commençons par le commencement : un barrage. Ici, le barrage de Bireçik sur l’Euphrate. Un barrage a généralement deux objectifs majeurs : le premier est de retenir l’eau afin de la redistribuer plus équitablement et ainsi d’éviter crues et sécheresses. Le deuxième est de produire de l’électricité grâce à une usine hydro-électrique implantée sur son flanc. Mais attention, tous les barrages n’ont pas les deux fonctions ! Certains ne servent qu’à la production électrique, en quel cas la quantité d’eau relâchée en aval du barrage est quasiment identique à la quantité d’eau arrivant en amont, puisque pour produire de l’électricité, il faut du courant. Dans notre prochain article, nous entrerons plus en détail dans le fonctionnement d’un barrage. D’autres, au contraire, servent principalement à la redistribution de l’eau. Ces barrages seront agrémentés de canaux et de sous-canaux en aval qui permettront d’une part l’acheminement de l’eau vers les villes et d’autre part, l’irrigation.

 

 

Les systèmes d’irrigation ouverts et fermés (Harran)

Depuis le fleuve, l’eau passe donc par tout un tas de canaux de tailles de plus en petite ainsi que par des sortes de « portiques » qui permettent de réguler son arrivée et son stockage avant d’atteindre les champs. Cette photo a été prise dans la plaine d’Harran en Anatolie. Ces canaux sont à ciel ouvert, puisque semi-circulaires. Plus récemment, d’autres types de canaux appelés « systèmes d’irrigation fermés » ont été mis en place. Quelle est la principale différence entre les deux ? Eh bien, pour la population, elle est énorme. En effet, les canaux ouverts engendrent de nombreuses déconvenues :

1/ L’évaporation est très importante : en été, les températures régionales atteignent parfois les 50°C.

2/ L’équation qui est la terreur de vos vacances est aussi vraie pour l’irrigation : eau + chaleur = moustiques. Et les moustiques sont souvent malheureusement porteurs de mauvaises nouvelles : West Nile Virus, Encephalite, Dengue, Malaria et fièvre jaune.

Outre ces problèmes, d’autres apparaissent à la fois dans les systèmes ouverts et fermés :

1/ Le niveau de salinité et d’alcalinité croissant : lorsque l’eau est pompée en trop grande quantité, ces niveaux augmentent, et ont des conséquences néfastes sur les cultures. La solution : mettre en place des systèmes de drainage permettant l’évacuation des eaux.

2/ La mauvaise maintenance du réseau, entraînant  des pertes importantes.

 

 

L’agriculture et le coton

Mais les systèmes d’irrigation permettent surtout et avant tout…d’irriguer ! Pour les fermiers de la région, irrigation = récoltes, récoltes = revenus, revenus = accès à la scolarisation pour les enfants, aux systèmes de santé, à une plus belle maison, à une voiture, à de nouvelles machines… Ce cercle de croissance est tellement attirant pour les agriculteurs qu’il est difficile de les arrêter. Pendant longtemps, leur credo fut : « Plus nous irriguons, plus nous gagnerons d’argent ». Or, la culture la plus rentable est le coton. Si bien que 90% des fermiers se sont mis à cultiver du coton, certains obtenant jusqu’à 11 récoltes par an ! Problème : un agriculteur qui cultive du coton doit acheter ses fruits et légumes à un autre agriculteur et lorsque 90% d’entre eux cultivent du coton, la seule solution pour subvenir aux besoins alimentaires de tous devient d’importer. Pour un pays dont l’objectif, en créant des systèmes d’irrigation, était de devenir une puissance  exportatrice, cela est intolérable. Le gouvernement turc a donc mis en place des subventions afin de rééquilibrer l’agriculture de la région. Aujourd‘hui, seulement 15% des agriculteurs cultivent du coton, respectant les « schémas de récoltes » (« crop patterns ») nationaux.

 

 

Les pompes frauduleuses

Malgré les systèmes d’irrigation mis en place au niveau national, la tentation est grande de puiser directement dans les réserves afin d’irriguer son champ. Ainsi, nombre de pompes à eau frauduleuses se sont développées le long des canaux, des affluents et des rivières. Elles fonctionnent à l’aide d’un petit moteur qui permet de remonter l’eau sur les quelques mètres de dénivelé qui séparent le champ du cours d’eau. Il est difficile d’estimer leur nombre mais lorsque l’on considère que seulement 15%  des projets d’irrigation du GAP sont réalisés, on imagine aisément leur démultiplication. Le problème est ici évident : tout ce qui est pompé en amont est autant d’eau qui n’est pas disponible en aval. Comment atteindre une répartition équitable de la ressource dans ces conditions ?

 

 

Eau des villes et eau des champs

Au-delà de l’irrigation, l’eau des barrages sert également à alimenter en partie les villes en eau potable. (D’autres sources sont également utilisées à cet égard comme les nappes phréatiques, la désalinisation, l’importation, l’eau de pluie… mais cela est un tout autre chapitre que nous détaillerons dans un de nos prochains articles). L’eau est filtrée puis amenée jusqu’aux maisons et aux points d’eau potable publics. En France, nous avons les fontaines grâce à ce cher Wallace, ici, ce sont des petits robinets, annoncés par des panneaux de signalisation et agrémentés de gobelets en plastique. Sur la photo, un point d’eau à Alep (Syrie). Les villages n’ont pas toujours cette chance d’avoir de l’eau filtrée et dans certaines régions, l’eau est amenée directement du fleuve au robinet. Nous avons testé et sommes tous les deux tombés malades. L’eau de l’Euphrate, on vous déconseille ! Ou alors, penser à se rapprocher au maximum de la source…

 

 

De l’eau chaude par panneaux solaires

Et pour avoir de l’eau chaude ? Rien de plus simple ! C’est ce qui nous a frappé en premier lieu en arrivant dans la région : les toits sont surchargés par trois habitants insolites mais non moins utiles : la parabole, le réservoir d’eau et les panneaux solaires. L’eau est acheminée jusqu’au toit des immeubles par un système de pompes puis stockée dans ces réservoirs multicolores. Grâce à un système de tuyaux, elle passe ensuite à l’intérieur du cadre des panneaux où elle est réchauffée par l’énergie solaire. La localisation sur les toits permet ensuite aux habitants d’avoir de l’eau chaude et sous pression pour leur usage quotidien.

 

 

Aziz et Farida (Sanliurfa)

Aziz et Farida sont kurdes. Ils habitent à Sanliurfa, juste au nord des plaines d’Harran. Tout comme la majorité des habitants ici, ils ont une grande famille : 9 enfants et 34 petits-enfants. Ils vivent bien, dans leur maison au cœur de la ville : non seulement ils ont l’électricité et l’eau chaude, mais aussi le téléphone portable, le câble et internet. Ils y a quelques années, il n’y avait pas autant de confort dans la région mais grâce aux barrages et aux usines, les villes ont pu être approvisionnées en eau potable et en électricité. De façon concomitante, la population s’est développée et s’est déplacée : qui pour aller chercher du travail, qui une école ou une université, qui des systèmes de santé. Les routes ont été goudronnées, facilitant les échanges et le commerce, et des aéroports ont été construits, amenant investisseurs et touristes. Les villes se sont agrandies, les sites touristiques ont été mis en avant et des hôtels ont ouvert leurs portes. Grâce à cela, Aziz et Farida ont certes perdu de leur  tranquillité, mais ils ont aussi ouvert une maison d’hôtes afin d’accueillir les touristes et de gagner leur vie. Farida ne sait ni lire ni écrire mais tous ses petits-enfants vont à l’école. Avec le développement de la région, c’est la vie de tous les jours de ces personnes qui a changé.

Simple bémol, au cours d’une discussion avec Aziz. Nous essayons (tant bien que mal) de le sensibiliser à la nécessité de préserver les ressources, et particulièrement en eau.

-          « Vous savez, avec une population croissante à ce rythme, il va falloir faire attention aux ressources, ou vos petits-petits-enfants risquent d’avoir des difficultés à s’approvisionner en eau et en nourriture. »

-          « Non, pas de problème. Si nous travaillons dur, Allah nous donne tout ce dont nous avons besoin. Ma famille a toujours travaillé donc Allah veille sur nous. »

Comment argumenter ? La différence de vision est phénoménale. Autant le développement économique, agricole, social peut être rapide, autant le changement de mentalités prend parfois plusieurs décennies.

 

 

Les centres d’éducation pour les femmes ou ÇATOMs

Afin d’accélérer ce processus de changement des mentalités et des conditions sociales, certains projets ont été mis en place dans le cadre du GAP. Les ÇATOMs sont l’un d’entre eux. En anglais « Multipurpose Community Centers », leur objectif est la formation des femmes. Ils sont localisés dans les zones les plus désavantagées d’Anatolie et proposent des programmes de formation classiques (lecture/écriture, informatique, éducation mère et enfant, contrôle des naissances, santé,…) ou vocationnels (couture, coiffure, broderie, artisanat,…). Grâce à ces centres, des milliers de femmes ont déjà reçu des formations et certaines ont même ouvert leur propre business. Mais le travail de l’équipe des ÇATOMs ne s’arrête pas à l’éducation. Avant cela, il faut convaincre les femmes, et surtout leurs maris, de les laisser fréquenter l’établissement. Car dans la tradition, la femme n’a pas besoin de savoir lire ou écrire pour s’occuper des enfants, de la maison et de la cuisine. C’est en leur expliquant qu’une bonne hygiène permet de limiter les frais de santé ou qu’une formation leur permettra de rapporter plus d’argent au foyer que les salariés et les bénévoles des ÇATOMs arrivent à remplir leurs classes et leur mission.

 

 

Un patrimoine culturel et historique sous les eaux (Zeugma)

Qui se rend dans la région d’Anatolie orientale entend forcément parler de Zeugma. Zeugma est un site historique rassemblant des mosaïques datant du IIIème siècle avant JC au XIème siècle. Après le remplissage du barrage de Bireçik en 2000, le site s’est retrouvé sous les eaux. Grâce à la pression et au lobbying d’organisations internationales et d’associations, une campagne urgente d’excavation des mosaïques a été entreprise juste avant l’inondation. Tout n’a pas pu être sauvé, mais les pièces majeures  sont aujourd’hui présentées dans un musée à Gaziantep.

 

 

Le combat des environnementalistes : sauver Hasankeyf ! (le Tigre)

Le destin de Zeugma n’est pas unique en son genre : le même sort menace aujourd’hui le site d’Hasankeyf  avec le barrage d’Ilisu. Située sur les bords du Tigre, la ville d’Hasankeyf abrite des centaines de maisons troglodytes et de trésors d’architecture et d’histoire. Malheureusement ou heureusement, en fonction du point de vue sous lequel on se place, un projet de barrage est programmé en contrebas. Afin de bloquer les financements internationaux et d’informer l’opinion publique, une campagne de sensibilisation a été lancée par diverses parties sous le nom d’ « Ilisu Dam Campaign » (Campagne du barrage d’Ilisu). Un site a cependant déjà été prévu afin de relocaliser les habitants et un budget débloqué pour l’excavation des ruines. Alors les barrages, bien ou mal ? Comme dans les dissertations que nous faisions au collège, il y a les barrages : pour, contre et mais. D’un côté, dompter des fleuves comme le Tigre et l’Euphrate n’est pas une mince affaire et la construction d’infrastructures gigantesques est nécessaire si l’on veut irriguer et développer. D’un autre côté, les barrages entraînent nécessairement l’inondation de villes et de sites et des conséquences importantes sur l’environnement (érosion, sédiments…). Le mot clé est, je pense, coordination. En faisant travailler les différents acteurs ensemble (associations, gouvernements, fermiers, organisations…), il est possible de trouver un arrangement, reste à savoir le prix que chacun est prêt à payer.

 

Les données topographiques : le Tigre et l’Euphrate

Afin de prendre la mesure de ces géants du Moyen-Orient, quelques donnée chiffrées semblent nécessaires :

Longueur de l’Euphrate : 2330 km

Longueur du Tigre : 1850 km

Source : Hauts plateaux anatoliens en Turquie orientale

Embouchure : Golfe Arabo-Persique

Etendue du bassin de l’Euphrate : 444 000 km2

Etendue du bassin Tigre-Euphrate : 784 000 km2

Population : 40 millions d’habitants

 

Cette photo a été prise à Bireçik, en aval du barrage, sur les bords de l’Euphrate.

Pour vous montrer tout ce que l’eau peut apporter de joies et de déceptions, de richesses et de pauvretés, d’espoir et d’abandon, il nous aurait fallu bien plus que 11 photos. Cependant celles-ci donnent déjà un aperçu des possibilités illimitées de cette ressource vitale. Vous pouvez consulter le reste des photos, des articles et des films sur notre site internet http://entre2o.free.fr

Pour notre prochaine newsletter, en avril, nous nous enfoncerons un peu plus dans les méandres de la géopolitique avec le bassin du Jourdain : les sources de tension, l’état catastrophique de la Mer Morte, la situation des habitants en Jordanie, Israël et Palestine et leur vie de tous les jours face à cet état de tension et à des ressources toujours plus tiraillées.

 

 

 

 


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