Entre Deux Eaux

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Newsletter n°11

Le Nil, hégémonie égyptienne ?

Au même titre que le Gange, le Jourdain ou l’Amazone, le Nil a quelque chose de mystique. On imagine aisément les felouques voguant le long de rives verdoyantes entourées de dunes, les trésors laissés par les pharaons à l’écart des berges ou, plus en amont, les villages éthiopiens et kényans vivant sur sa ressource. Et pourtant, depuis la fin du XIXème siècle, le Nil a également revêtu le costume d’un fleuve aux tensions géopolitiques majeures, cadre d’abord de la domination européenne en Afrique, puis de la guerre froide et enfin d’un développement économique et d’une ouverture internationale aux accents de démocratie. Quelle a été son évolution et quels en sont les enjeux aujourd’hui ? Si l’on entend souvent parler de « guerre de l’eau », le Nil est souvent un des premiers fleuves visés, de par une politisation et une militarisation des relations hydropolitiques dans le bassin. Quel avènement pour le plus long fleuve du monde ?

Plus long fleuve du monde, il l’est : depuis le XVème siècle les explorateurs se sont succédés pour en trouver la source. La géographie du bassin ne leur a pas rendu la tâche facile. Le Nil a en réalité deux sources distinctes : en premier lieu le Nil Blanc , originaire du Lac Victoria en Ouganda et traversant l’Ouganda, le Soudan et l’Egypte sur une longueur de 5584 km au total. C’est ce qu’on appelle les pays des « Lacs Equatoriaux du Nil » (Nile Equatorial Lakes), incluant également la République Démocratique du Congo, le Zaïre, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, et le Burundi dont les affluents se jettent dans le Nil ou le Lac Victoria. En second lieu, le Nil Bleu , originaire du Lac Tana en Ethiopie et rejoignant le Nil Blanc à hauteur de Khartoum pour aller se jeter ensemble dans la Méditerranée. Ce sont les pays du « Nil Oriental » (Eastern Nile). Ainsi, depuis sa source la plus reculée dans la rivière Ruvyironza au Burundi, le Nil a une longueur totale de 6671 km , avec un bassin couvrant une surface de plus de 3 349 000 km2 (environ 5 fois la superficie de la France). Des 11 pays composant le bassin, tous sont membres de l’Initiative du Bassin du Nil, créée en 1999, sauf l’Erythrée, qui tient une position d’observateur.

Lac Victoria - Kampala

Près des 6/7ème du débit du fleuve arrivant à Assouan (à la frontière entre le Soudan et L’Egypte) proviennent de l’Ethiopie (Source : IWMI Nile Basin Water Resources) alors que l’Egypte utilise 66% de ce débit. Au contraire de ce que l’on pourrait croire, le Nil est peu pollué car peu utilisé par les pays en amont. Très peu d’industries se concentrent sur les bords du fleuve et les principales sources de pollution proviennent donc des pesticides et engrais utilisés par les agriculteurs égyptiens ainsi que des eaux usées citadines qui y sont rejetées. Originellement, le Nil a un fonctionnement hydrologique particulier : le phénomène de crues, déposant sur les zones inondées quantité de limons, a permis à la civilisation égyptienne de développer très tôt des systèmes d’irrigation sur des terres très fertiles. Cependant la construction des deux barrages d’Assouan, achevées en 1902 et 1970, a aplani le phénomène des crues, permettant d’une part d’augmenter le nombre de récoltes annuelles, mais diminuant d’autre part la fertilité des terrains en retenant les sédiments (voir article « Passé, présent, futur, 3 barrages le long du Nil (Assouan, Merowe, Gibe 3) » http://entre2o.free.fr/?p=309 ).



De 1929 à 1959, une répartition bipolaire

L’Histoire du bassin a été marquée par cette utilisation à prédominance égyptienne. Depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les pays nilotiques étaient tous sous domination européenne, hormis l’Ethiopie (seul pays africain ayant toujours résisté à l’occupation). Ce sont les anglais qui occupent majoritairement les pays bordant le fleuve, notamment en Egypte et au Soudan. Ce sont eux qui vont donc poser les bases de l’histoire du bassin en signant en 1929 « l’accord sur les eaux du Nil ». L’accord de 1929 établit entre autres :
o Que le flux total annuel du Nil à son arrivée à Assouan est de 84 milliards de m3 ,
o Que l’Egypte et le Soudan pourront utiliser respectivement 48 et 4 milliards de m3 ,
o Que les 32 autres milliards de m3 pourront être utilisés par les pays en amont et se déverser dans la Méditerranée,
o Que l’Egypte se réserve le droit de surveiller le flux du Nil dans les pays en amont,
o Que l’Egypte se réserve le droit d’entreprendre des projets sur le Nil sans en avertir les pays riverains en amont,
o Que l’Egypte possède le droit d’opposer son veto à tout projet de construction en amont qui pourrait affecter ses intérêts,
o Que du 29 Janvier au 15 Juillet (saison sèche), le Soudan n’est pas autorisé à utiliser les eaux du Nil.

Autrement dit, l’Egypte se taille la part du lion. Sans aucune consultation des pays en amont, l’administration anglo-égyptienne s’octroie près de 60% du débit total du Nil. A cette époque, les 8 autres pays sont sous domination coloniale et n’ont pas les ressources suffisantes pour exploiter les eaux du fleuve. Le traité de 1929 est donc signé sans autre forme de procès. Des projets d’infrastructure comme le canal de Jonglei (Article à venir sur entre2o.free.fr ) ou des barrages voient le jour, rapidement freinés par l’explosion de la Seconde Guerre Mondiale en 1939. Trop occupés par leur combat contre le fascisme d’Hitler, les grandes puissances européennes garantissent l’indépendance à de nombreux pays d’Afrique en échange de leur soutien et du respect des traités précédemment signés, entre autres le traité de 1929. Peu de temps après la fin du conflit, les pays d’Afrique de l’est commencent donc à accéder à l’indépendance. Le processus commence avec l’Egypte de Nasser en 1952, suivie par le Soudan en 1956.

La guerre chaude laisse vite place à la guerre froide pour laquelle le Nil se révèle être un terrain parfait. Le Moyen-Orient voit la création d’Israël avec le traité de Balfour en 1917 et la partition de la Palestine en 1947. Lorsque Nasser cherche à construire le Haut Barrage d’Assouan, il se tourne vers l’Empire Soviétique, se mettant à dos les anciennes puissances coloniales ainsi que le nouvel état juif. Il nationalise le canal de Suez en 1956 dans l’espoir que les frais de passage l’aident à financer la construction. Cet acte mène à la crise que l’on connaît et ultimement, au renforcement du pouvoir du Colonel qui s’impose naturellement comme le leader du monde arabe. Après l’indépendance du Soudan la même année, la nouvelle république revendique ses droits sur les eaux du Nil. Le Soudan s’estime lésé par la répartition de 1929 et cherche à négocier les termes d’un nouveau traité avec son voisin aval. C’est le Général Abboud, premier dictateur militaire soudanais, qui négocie avec le Colonel Nasser un nouvel accord en 1959 sous le nom de « Traité sur les eaux du Nil ». Celui-ci détermine :
o Que grâce au barrage d’Assouan, les 32 milliards de m3 sont maintenant utilisables et peuvent à ce titre être répartis entre l’Egypte et le Soudan comme suit :
o L’Egypte récupère 7,5 milliards de m3, augmentant sa part de 48 à 55,5 milliards de m3,
o Le Soudan récupère 18 milliards de m3, augmentant sa part de 4 à 22 milliards de m3,
o Les 10,5 milliards restant sont perdus en évaporation.
o Que les besoins combinés des autres pays riverains n’excéderaient pas 1 à 2 milliards de m3 par an et que toute réclamation de leur part serait confrontée à une position égypto-soudanaise unifiée.
En parallèle, une Commission Technique Jointe est créée destinée à représenter les intérêts des deux pays, à contrôler le flux et à négocier avec les autres riverains dans le but de créer une Commission sur le Bassin du Nil.

barrage de Assouan

A nouveau, les pays en amont ne sont pas invités à participer aux discussions. Mais cette fois, le Gouvernement Anglais, qui pourtant avait signé des accords de 1929 déjà disproportionnés, dénonce ce second accord bilatéral à travers une lettre aux deux gouvernements en 1960, réclamant que la part des pays d’Afrique de l’Est ne soit pas négligée. Parallèlement, Hailé Sélassié, en Ethiopie, obtient le soutien des Etats-Unis, marquant le début de l’internationalisation de l’hydropolitique autour du Nil avec : les américains en Ethiopie, les anglais en Afrique de l’est et l’Union Soviétique avec l’Egypte.



Les prémices de la coopération

Heureusement, dans ce contexte tendu, les pays décident de coopérer. Pour la première fois, les gouvernements, et non les puissances coloniales, s’assoient autour d’une table et décident d’étudier la quantité d’eau totale dans le Nil afin d’en établir une répartition ; le projet Hydromed est né, financé par l’UNDP. A cette période, en 1967, seul les pays anciennement colonisés par les anglais sont concernés, l’Ethiopie refusant d’y participer tant que l’accord de 1959 ne serait pas déclaré caduque. Le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Soudan et l’Egypte sont rejoints en 1970 par le Rwanda, la République Démocratique du Congo et le Burundi. En 1974, une inondation séculaire sur le Lac Victoria accélère le processus de coopération. Grâce à ce phénomène climatique, les 10 riverains commencent à prendre conscience de la nécessité de mettre en place des actions communes. Dans le début des années 1990, l’arrivée d’un fond canadien transforme l’initiative qui prend alors le nom de Tecconile . L’Ethiopie y participa en tant qu’observateur. De nombreux échanges sont organisés avec la Commission du Fleuve Mékong (MRC) (Voir notre Newsletter n°8 « Pour tout l’or du Mékong », Octobre 2009 - http://entre2o.free.fr/?p=287 ) afin de bénéficier de leur expérience de coopération.

En 1994, un plan d’action est formulé dans le but, entre autres, d’établir un accord cadre de coopération légal (Cooperation Framework Agreement ou CFA) . Un conseil des ministres en 1995 établit un panel d’experts dans trois pays, qui, après délibérations, déclare la nécessité de mettre en place un programme afin d’aboutir au CFA. A la fin des années 1990, plusieurs donneurs bilatéraux, dont la France et la Banque Mondiale, mettent ainsi l’impulsion afin de créer l’Initiative du Bassin du Nil (IBN) (www.nilebasin.or g ). L’IBN a deux programmes d’investissements sur les deux « branches » du Nil : Les Lacs Equatoriaux et le Nil Oriental. Afin de créer un cadre pour la mise en place de ces projets financiers, un vaste programme de vision partagée (Shared Vision Program ou SVP), incluant 7 projets fut mis en place. Notre étude de cas porte sur l’un de ces 7 projets, le Nile Transboundary Environmental Action Project (NTEAP).


Nil - 6300 km jusqu’à la Méditerranée

Les enjeux à venir

Lorsque nous avons posé la question à nos interviewés « Selon vous, quelle serait la répartition idéale des bénéfices sur le Bassin du Nil si l’on oubliait les frontières ? », pas un seul n’a hésité : « L’Egypte surexploite déjà ses terres, les seules qu’il reste à cultiver sont désertiques et donc impropres à l’agriculture ». « Le Soudan, par contre, possède des terrains vierges et fertiles, propices à la production céréalière et aux pâturages ». « L’Ethiopie a une topographie montagneuse et donc idéale à la construction de barrages dont le dénivelé pourrait produire de l’électricité ». « Kenya et Ouganda pourraient développer le blé et la canne à sucre ». Malheureusement, la confiance n’est pas encore suffisamment installée dans le bassin pour que les pays acceptent de se mettre en situation d’interdépendance. Quant à envisager de remplacer le barrage d’Assouan par d’autres, plus respectueux de l’environnement, en amont, c’est hors de question. L’Ethiopie, connaissant une insécurité alimentaire chronique (qui n’a pas entendu parler de la famine de 1984-85 qui décima 1 million de personnes ?) a annoncé ses intentions de développer 200 000 hectares de terres irriguées ainsi que deux barrages dans le sous-bassin du Nil Bleu. Or le pays n’est pas du tout adapté à l’agriculture. Par contre, l’énergie hydroélectrique produite pourrait être revendue aux pays voisins, entre autres le Kenya et le Soudan. La Tanzanie a, elle, lancé un projet pour extraire de l’eau du Lac Victoria et approvisionner une de ses régions arides tandis que l’Ouganda est en phase de construction d’un barrage hydroélectrique à Bujagali (www.bujagali-energy.com ).

La difficulté réside dans le fait que ces projets ne respectent pas les accords de 1929 et 1959, puisqu’ils impactent le débit du Nil et donc le flux arrivant en Egypte. Or Egypte et Soudan se refusent à revoir la signature de ces accords. Tous les acteurs semblent reposer leurs espoirs sur l’accord cadre de coopération ou CFA , vu comme l’alternative logique d’une répartition aujourd’hui inégale. Le CFA contient 34 articles en tout sur lesquels les 10 pays sont d’accord. Le seul article qui pose problème est le 14.B. sur la sécurité et le partage des eaux. Il stipule que chaque pays a droit à un usage équitable des eaux du Nil sans que ce montant ne remette en cause la souveraineté des Etats. Or l’Egypte refuse cet article et souhaite maintenir les accords préalables alors que les pays des Lacs Equatoriaux souhaitent voter sa mise en application. A l’heure actuelle, la coopération autour du Nil, et avec elle le fonctionnement pur et simple de l’Initiative du Bassin du Nil restent bloqués sur ce désaccord. Il est fort à prévoir que les bailleurs de fond de l’IBN ne financeront pas l’initiative ad vitam aeternam. Si l’institution se voit dans l’incapacité de régler ce différend, elle risque de disparaître. Pour continuer d’avancer, et a fortiori pour devenir une Commission de Bassin à part entière, il lui faut trouver une façon de résoudre le « cas CFA ». Trois hypothèses sont à envisager dans ce but :
1. Tous les pays signent le CFA tel qu’il est,
2. L’article 14.B. est mis de côté et l’accord est signé tout de même,
3. Les 7 pays des Lacs Equatoriaux signent le CFA et maintiennent le Soudan et l’Egypte de côté.

De plus en plus, il semble que ce soit cette dernière option qui se profile. Avec les deux programmes d’investissement lancés par l’IBN, les deux ensembles géographiques composant le Nil prennent petit à petit des orientations différentes. Seuls le Soudan et L’Egypte (situés en aval de la jonction entre le Nil Blanc et le Nil Bleu), font partie des deux programmes. Les partisans de cette séparation avancent leurs arguments avec rage, comme Mr. Seif HAMAT, membre du Comité de conseil technique des pays des Lacs Equatoriaux à Khartoum (Soudan): « Géographiquement, il n’y a pas de lien entre les deux bassins : le Baro Akobo-Sobat, le Nil Bleu et l’Atbara ne sont pas liés. L’Ethiopie n’a pas de lien avec l’Ouganda, de la même façon que ce qui se passe en Ethiopie n’affecte pas les pays en amont du Nil Blanc. Par contre, le Soudan et l’Egypte sont affectés par tous les autres pays. » Nous avons beau mettre en avant les bénéfices d’une coopération globale et d’une vision systémique du bassin, Mr. HAMAT finit presque par nous convaincre. Il en reste que le Nil est un fleuve et un seul et qu’en tant que tel, il s’inscrit dans un bassin hydrographique unique.

A l’aube d’une nouvelle phase, le Nil a aujourd’hui une étape décisive à franchir. Si par le passé, le bassin a connu des périodes de tension hydropolitiques plus sensibles encore, l’accord cadre de coopération pourrait être selon certains la pierre angulaire d’un conflit latent. Mais c’est justement l’histoire qui fait pencher la balance en faveur des idéologistes de la paix. Cependant, avec le referendum pour l’autodétermination du Sud Soudan en 2011, le bassin pourrait passer de 10 à 11 pays, intégrant un nouvel acteur ayant de nouvelles idées sur ce à quoi devrait ressembler la coopération autour du Nil. La frêle initiative sera-t-elle assez forte pour devenir une grande commission ? Affaire à suivre…


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